LE BOUCHON ET LA BOUTEILLE

LE BOUCHON ET LA BOUTEILLE

J'ai dix-huit ans, je suis jolie ;
J'ai la peau blanche et le sein dur,
De noirs cheveux, des yeux d'azur,
Dans la tête un grain de folie.
La jeunesse a sa floraison…
Quoique l'amour me le conseille,
Jamais je n'ai mis de bouchon
A ma bouteille.

A ma bouteille,
Jamais je n'ai mis de bouchon !

Le vin du plaisir y pétille.
Souvent la nuit je ne dors pas ;
Je soupire et j'étends les bras,
Et le désir dans mon œil brille.
Ma gorge danse à l'unisson,
Mais j'ai mon doigt qui fait merveille…
Au besoin, il sert de bouchon
A ma bouteille.


A ma bouteille,
Au besoin, il sert de bouchon !
Vient un enfant au frais visage,
Blond comme la blonde vénus ;
Il m'aime et baise mes bras nus…
Treize ans ! Il n'est pas encore d'age.
C'est grand dommage, mon garçon,
Car ta lèvre est chaude et vermeille :
Tu pourrais noyer ton bouchon
Dans ma bouteille.

Dans ma bouteille,
Tu pourrais noyer ton bouchon !

Le vicaire qui me confesse
Me presse la main tendrement ;
Il voudrait être mon amant…
Voyez où peut mener la messe !
Vous êtes gai comme un sermon,
L'abbé, le diable vous éveille ;
Egayez seul votre bouchon,
Sans ma bouteille…

Sans ma bouteille,
Egayez seul votre bouchon !

A tes pieds je mets ma fortune,
Rose, dit un riche vieillard.
Vous vous y prenez un peu tard,
Merci ! Votre amour m'importune.
Ce discours n'est plus de saison,
Et chez vous le plaisir sommeille :
Vous avez un trop vieux bouchon
Pour ma bouteille.

Pour ma bouteille,
Vous avez un trop vieux bouchon !

Un collégien, novice encore,
Ivre du plaisir de ses yeux,
Me lutine, et veut avoir mieux ;
Il chante à genoux qu'il m'adore,
Puis souriant d'un air fripon :
Rose, me dit-il, à l'oreille,
Ma langue sera le bouchon
De ta bouteille.

De ta bouteille,
Ma langue sera le bouchon !

Après lui, vint un militaire.
L'amour renaissait sous mes pas,
Et les baisers ne manquaient pas…
Vaillamment il me fit la guerre.
Sa main trottait sous mon jupon
Lorsque nous buvions sous la treille…
Il avait un trop gros bouchon,
Pour ma bouteille…

Pour ma bouteille,
Il avait un trop gros bouchon !

Un peintre me prit pour modèle ;
Mais en voyant mon corps si beau,
Il laissa tomber son pinceau :
A l'art il devint infidèle.
Il était chaud comme un tison ;
Je brûlais d'une ardeur pareille :
Le traître enfonça son bouchon
Dans ma bouteille !

Dans ma bouteille,
Le traître enfonça son bouchon !

Puis l'amour arrondit ma taille,
Et le fruit remplaça les fleurs.
Neuf mois, je mouillai de mes pleurs
Le sein où mon enfant tressaille.
Dieu m'envoie un joli poupon
Dont la joue est blanche et vermeille :
Il était resté du bouchon
Dans ma bouteille !

Dans ma bouteille,
Il était resté du bouchon !

Henri Cantel

















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